La traduction poétique par les poètes

Fidèles infidèles :

la traduction poétique par les poètes

 

Source : fabula.org

 

Si l’acte de traduction est en soi complexe et à bien des égards problématique, le cas particulier de la traduction poétique, on l’imagine, l’est à un degré extrême. Aux difficultés relatives aux significations, qui ne se recoupent que partiellement d’une langue à l’autre, s’ajoutent en effet celles qui tiennent aux propriétés matérielles et formelles de la langue et à la métrique propre à chaque tradition. Ces propriétés ne se retrouvent pas d’une langue à l’autre (par exemple, le vers français est syllabique, alors que le vers anglais est accentué) ; en même temps, elles concourent — si elles ne sont pas tout bonnement l’essentiel — à la dimension poétique d’un texte. Si bien que, si la traduction de prose est problématique, la traduction poétique semble, tout simplement, impossible.

La quatrième de couverture de l’ouvrage de Christine Lombez s’ouvre d’ailleurs avec cette citation de Guillevic : « J’ai coutume de dire que la traduction des poèmes n’est pas difficile, qu’elle est tout simplement impossible, mais que l’homme n’a jamais réussi que l’impossible ». Si le travail du poète apparaît comme la solution de ce problème, il n’en pose pas moins de nouveaux problèmes : pourquoi le poète traduit-il ? Ses traductions appartiennent-elles à son œuvre ? Dans quelles mesures sa propre légitimité poétique l’autorise-t-elle à l’infidélité au sens littéral de l’œuvre traduite ? C’est l’existence de l’œuvre propre du traducteur qui vient brouiller le statut des traductions qu’il livre, comme l’écrit Chr. Lombez à propos de Rilke :

Seule une critique « non immanente », , c’est-à-dire incluant des paramètres externes à la traduction elle-même (tels que l’œuvre personnelle du traducteur menée en parallèle, son univers intellectuel et culturel fait de rencontres et de lectures diverses), semble susceptible de rendre compte (ce qui ne veut pas dire légitimer) de ces textes atypiques car éminemment hybrides, dialogiques, et de les mettre à la place qui leur revient dans le système littéraire — à mi-chemin entre réécriture et traduction […]. (p. 259)

Pour présenter ces questions, et en proposer des éléments de réponse, La seconde profondeur est organisée en trois parties : Chr. Lombez commence, dans une dissertation d’une cinquantaine de pages, par construire le problème de la traduction poétique, et la solution qu’y apporte le poète traducteur. Une deuxième partie de l’ouvrage déploie, à travers les portraits de poètes-traducteurs, une quinzaine de déclinaisons de la figure idéale-typique d’abord présentée, en mettant l’accent sur la particularité à la fois des options pratiquées et des discours réflexifs de ces poètes doublés de traducteurs et — si l’on peut dire — « triplés » de théoriciens de la traduction poétique. La dernière section est plus particulièrement une anthologie de leurs positions critiques. Le tout s’inscrit dans la problématique classique de la fidélité et de l’infidélité.

PIERRE VINCLAIR

Pierre Vinclair, « Fidèles infidèles : la traduction poétique par les poètes », Acta fabula, vol. 18, n° 6, Essais critiques, Juin 2017